ENFANT DE LUMIERE

4ème dimanche de carême

Il était là, adossé au mur, à la sortie du Temple. Quand on mendie, les places sont chères… De toute façon, il n’avait pas le choix. Aveugle : donc, tributaire de l’aumône. En ce temps là, pas de sécurité sociale. La loi juive faisait obligation aux bien-portants et aux nantis de secourir les pauvres et les handicapés. Lourde obligation : la société en comptait beaucoup. Il était là dans l’attente d’une obole. Son univers s’y résumait. Pour le nourrir, ses parents n’en demandaient pas plus. Qu’avait-il fait au Ciel pour naître aveugle ? Rien, bien entendu ! Ses parents non plus. Privé d’école et d’instruction religieuse, il ne connaissait pas Jésus. Par oui dire, peut-être ? Mais, quel intérêt ? Révolté sans doute… La suite du récit évangélique donne à entendre qu’il ne manquait pas d’à-propos. Pourquoi, au sortir du Temple, les apôtres se sont-ils amassés autour de cet aveugle-né ? Allez savoir… La discussion se poursuivait sans se soucier outre mesure de l’intéressé. Pour lui, la vie se déroulait à hauteur de genoux. Que faire quand on mendie, sinon s’asseoir ?

Quand Jésus crache dans la poussière, quand il enduit ses yeux de ce magma répugnant, l’aveugle ne dit rien. Peut-être a-t-il appris que ses contemporains attachent à la salive un pouvoir de guérison. Quand il entend Jésus lui dire de descendre à Siloë pour se laver, il n’hésite pas une seconde. Là commence une nouvelle aventure : se frayer un chemin dans des ruelles encombrées en bousculant les passants et en demandant obstinément sa route. C’est le sabbat. La distance est longue, mais l’aveugle s’en moque. Une espérance folle habite son cœur : peut-être va-t-il guérir ? Il se lave avec soin. Il voit. Il pleure de reconnaissance. Mais comment remercier ce Jésus qu’il n’a pas encore entrevu ? Il remonte chez lui. Il rencontre ses voisins sceptiques et partagés. Il leur narre son aventure. Mais, pour assurer leurs convictions, ceux-ci se réfèrent aux pharisiens. Nous sommes à Jérusalem dans le quartier du Temple où les docteurs de la Loi tiennent le haut du pavé .L’ancien aveugle ne les connaît pas. Sans doute a-t-il entendu dire que ces gens là n’éprouvent pas de tendresse particulière pour les humbles. La confrontation est pénible. Le jeune homme raconte à nouveau son histoire. Il nomme Jésus et cela suffit ! Aux yeux des pharisiens, à cause de sa prédication et de son comportement, Jésus est mal vu. Aujourd’hui, jour de sabbat, Jésus a osé faire un travail de guérisseur. Ensuite, il a imposé à l’aveugle-né un trajet bien supérieur à ce qui est permis un jour de sabbat. Maintenant, les pharisiens convoquent les parents du garçon. Sans succès. Ces pauvres gens , dépassés par l’événement, bottent en touche… Reste l’ancien aveugle, ancré dans ses certitudes : Jésus est un prophète. Un homme de Dieu. Enervé par des remarques absurdes, il en rajoute : « Voulez-vous, vous aussi, devenir ses disciples ? » C’en est trop. On le chasse.

Et c’est là qu’il rencontre Jésus. Maintenant, il le voit. Et il sait. Son choix est fait. Il sera disciple. Et Jésus tire une conclusion : les vrais aveugles ne sont pas ceux que l’on croit…

Cet évangile nous donne au moins deux pistes à explorer : celle de l’aveugle-né dont l’infirmité vaincue fait un homme debout, courageux et capable de convictions. Peut-être pourrons-nous, l’espace d’un carême… original, découvrir que Dieu nous attend à l’arrivée. Il y a aussi la réflexion de Jésus au sujet des vrais aveugles. Belle occasion de nous interroger sur nos aveuglements. L’expérience nous montre que nous avons des regrets quand il est tard, parfois même trop tard. Peut-être pouvons-nous profiter de cette période pour nous frotter les yeux…

Nous habitons un monde hautement civilisé. Sciences et technique réalisent des merveilles. L’information se développe à tel point qu’en quelques secondes nous savons tout sur tout ! Les transports vont vite. L’industrie invente de nouveaux procédés. Nos autoroutes s’encombrent de skieurs l’hiver et de plagistes l’été… Pourtant, nos sociétés développées n’ignorent pas qu’en de nombreux lieux du globe on se bat, on terrorise… Pour de multiples raisons des gens se déplacent au péril de leur vie : que faire quand ils arrivent chez nous ? Le progrès continu n’a pas établi la justice. Nous le savons bien ! Et voilà que soudain, surgit un spectre d’autant plus redoutable qu’il est inattendu : un virus vient bousculer de fond en comble le quotidien de la planète. Confinés. Inquiets. Déstabilisés. Là se révèlent le meilleur et le pire : recherche, dévouement, solidarité… mais aussi l’individualisme, la peur, le mensonge… L’homme est toujours l’homme, avec ses ambiguïtés. Il est temps de faire halte. Avec l’évangile, les textes de ce 4ème dimanche de carême nous y aident.

Dieu ne se fie pas aux apparences. Dieu regarde le cœur : tel est, dans la Bible , le message du vieux prophète Samuel. Mais, c’est quoi le cœur ? Dans les deux Testaments, c’est le tout de l’homme : son intelligence, son imagination, sa volonté, son affectivité. Tête et cœur, c’est tout un ! Dieu regarde le cœur. Et nous ? Si nous voulons aller vers la lumière, prenons le temps de nous ausculter … avant de juger les autres.

Ecoutons aussi Saint Paul : « Conduisez-vous comme des enfants de lumière. Or, la lumière a pour fruit tout ce qui est bonté, justice et vérité. » Bonté : souci de l’autre et solidarité. En ce domaine, notre société ne manque pas de modèles. Justice : un monde à explorer : Pour un chrétien, la justice prend sa source dans le cœur de Jésus. La rencontre du Dieu vivant donne sens à l’accueil de l’autre. Vérité : sur soi d’abord ! Il y faut du courage. Quand on vit à cent à l’heure, quand on n’a pas eu la chance d’avoir des parents ou des éducateurs, à la hauteur, c’est encore plus difficile. Et si ce temps de retraite obligatoire nous ouvrait à plus grand que nous ?

Le 25 Mars, nous fêtons l’Annonciation. Marie nous tend les bras. Souvenons-nous qu’elle n’est pas d’abord un recours dans les cas désespérés. Elle est d’abord un modèle.

3° DIMANCHE de CARÊME – 15 MARS 2020 ANNEE A

 

1ère lecture : Exode 17,3-7 « Donne-nous de l’eau à boire »

Psaume 94 : « Aujourd’hui, ne fermez pas votre cœur, mais écoutez la voix du Seigneur »

2e lecture de St Paul aux Romains 5,1-8 : « L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l’Esprit Saint qui nous a été donné »

Évangile selon St Jean 4,5-42 : « Une source d’eau jaillissant pour la vie éternelle»

Une rencontre parmi tant d’autres dans la Bible. Ici racontée longuement par Jean tant elle est exemplaire. Une rencontre où Jésus se révèle et nous révèle à nous-mêmes. Le point de départ, c’est la soif, mais aussi la faim.

La soif, elle est omniprésente dans la liturgie de ce jour :

Il fait soif pour l’homme Jésus, fatigué par la route, à l’heure la plus chaude du jour.

Il fait soif pour cette femme chargée de la corvée d’eau pour les siens…

Il fait soif pour le peuple, amer et désabusé, stoppé dans sa marche au désert, récriminant contre Moïse, et contre Dieu.

Comme il fait soif pour notre monde en feu et notre humanité harassée.

Comme il fait soif pour les malades au front brûlant, dans la nuit des hôpitaux.

Il fait soif… Et au milieu de notre humanité, c’est Dieu qui a soif : « Donne-moi à boire »

Et voici que cette rencontre parfaitement aléatoire et qui n’aurait jamais dû avoir lieu en plein midi, à l’écart de tout, entre un homme et une femmequi plus est entre deux étrangers, voir ennemi l’un de l’autre, cette rencontre se poursuit malgré tout pour atteindre à des sommets inattendus.

Je ne veux pas re-raconter le texte. Je souligne simplement la découverte étrange et progressive que fait la Samaritaine en acceptant le dialogue avec cet étranger, Jésus. Qui donc est cet homme ?

Au début, c’est un homme fatigué, assoiffé, mais incapable de boire, il n’a rien pour puiser et l’eau est profonde. Puis la femme l’identifie : « tu es Juif ». Plus tard, elle reconnaîtra que « le salut vient des Juifs ». Puis quand Jésus lui dévoile le chaos de sa vie affective, elle s’écrie : « Je le vois, tu es un prophète ! ». Retournant au village, elle s’interroge : « Ne serait-il pas le Messie ? » Enfin les samaritains eux-mêmes professent : « Nous savons que c’est vraiment lui le Sauveur du monde ! »

Un homme, un Juif, un Prophète, le Messie, le Sauveur du monde…

Quel cheminement ! à travers la vérité d’un dialogue provoqué, accepté, prolongé, ouvert à d’autres, d’un dialogue qui ne peut que se poursuivre pour parvenir à la Profession de Foi totale et absolue : « Tu es le Fils de Dieu ».

Jésus avait ouvert une brèche sur cette identité devinée par la samaritaine lorsqu’elle disait : « Je sais qu’il vient le Messie, celui qu’on appelle Christ. Il nous fera connaître toutes choses » C’est à ce moment-là qu’il se dévoile : « Moi qui te parle, je le suis ! » On croit entendre l’Exode au chapitre 14/5 : « Dieu dit à Moïse : « Je suis qui je suis. Tu parleras ainsi aux fils d’Israël : “Celui qui m’a envoyé vers vous, c’est : JE-SUIS”. »

… Jésus lui dit : « Je le suis, moi qui te parle ! »

En commençant, Je disais : le point de départ, c’est la soif, mais c’est aussi la faim.

Si Jésus est resté seul assis sur la margelle, pressentant l’arrivée de cette femme, c’est que les disciples (les avaient-ils envoyés, pour les écarter un temps ?), c’est que les disciples étaient partis à la ville pour acheter de quoi manger.

A leur retour, nous aurons le même raisonnement sur le pain que sur l’eau : « Rabbi, viens manger. » - « Ma nourriture, c’est de faire la volonté de Celui qui m’a envoyé et d’accomplir son œuvre. La moisson elle est aujourd’hui. »

Mais allons plus loin ! L’Évangile commençait ainsi : « Jésus, fatigué par la route, s’était assis près de la source. C’était la sixième heure, environ midi. »

N’y aurait-il pas là comme la clé de toute la révélation que comporte ce texte ?

Comment ne pas entendre au chapitre 19/14 du même St Jean, un immense parallèle : « Pilate amena Jésus au-dehors ; il le fit asseoir sur une estrade au lieudit le Dallage – en hébreu : Gabbatha. C’était le jour de la Préparation de la Pâque, vers la sixième heure, environ midi. Pilate dit aux Juifs : « Voici votre roi. » …. « À mort ! À mort ! Crucifie-le ! » Alors, il leur livra Jésus pour qu’il soit crucifié. Ils s’en saisirent et le mirent en croix. Jésus dit : « J’ai soif. » …/… un des soldats avec sa lance lui perça le côté ; et aussitôt, il en sortit du sang et de l’eau. »

 

C’était-vers- la sixième heure, environ midi…

Jésus dit : « J’ai soif ! »

De l’eau de la création, Jésus nous fait passer à l’eau baptismale qui coule de son côté transpercé- d’où jaillit le sang et l’eau.

Du pain du travail de l’homme, Jésus nous fait passer au pain de vie qu’est son corps donné afin que le monde vive… car « telle est la volonté du Père ! »

Le véritable culte, la véritable adoration ne sont plus sur une montagne ou sur un Temple fait de main d’homme, mais en esprit et en vérité dans le cœur de l’homme sauvé par le sang de la croix et la source jaillissante pour la vie éternelle.

Nos vies sont remplies de temps de grâce, où Dieu nous dit : « J’ai soif », « j’ai faim ». Saurons-nous, comme la Samaritaine, comme le centurion, comme Thomas et tant d’autres, nous écrier : « Mon Seigneur et mon Dieu !» ?

Saurons-nous comme la Samaritaine, comme les femmes au tombeau et tant d’autres au matin de Pâques, nous écrier : « Christ est vivant » « Il m’a dit tout ce que j’avais fait » … « Il m’a appelé par mon nom : … » ? AMEN !

Père Yves Bachelet

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2° DIMANCHE DU CARÊME A * 08 MARS 2020

Lecture du livre de la Genèse (12, 1-4a)

Vocation d’Abraham, père du peuple de Dieu

Psaume 32

«  Que ton amour, Seigneur, soit sur nous comme notre espoir est en toi ! »

Seconde lecture de la 2° lettre de St Paul apôtre à Timothée (1, 8b-10)

« Dieu nous appelle et nous éclaire »

Matthieu (17, 1-9)

« Son visage devint brillant comme le soleil »

Souvent, quand nous tombons sur un livre à suspens des plus intéressants, il n’est pas rare de voir le lecteur curieux et impatient aller lire les toutes dernières pages pour savoir comment l’intrigue se termine !

C’est un peu le même procédé qu’utilise aujourd’hui Matthieu l’évangéliste. A travers une mise en scène symbolique, savamment composée, il nous montre Jésus transfiguré, sur la montagne du Thabor, en compagnie de Moïse et d’Elie, coutumiers de la rencontre de Dieu sur les sommets. Pierre, Jacques et Jean en sont les témoins éblouis et apeurés. On retrouvera les mêmes à Gethsémani : avant de suivre Jésus défiguré par l’épreuve de la souffrance et de l’agonie, ils le contemplent aujourd’hui transfiguré par le visage et le vêtement. Avant l’heure, ils sont amenés à découvrir quelque chose du mystère du Christ ressuscité. Tout concourt, dans cette scène évangélique, à nous faire faire certains rapprochements bibliques :

- Jésus gravit la montagne : comment ne pas y voir, avec la mémoire de Moïse sur le Sinaï, la montagne de la nouvelle alliance vers laquelle, à la fin des temps, convergeront toutes les nations ?

- Deux hommes sont là avec Jésus pour récapituler toute la Loi et les Prophètes : Moïse et Elie… Moïse l’homme du passage de la mer rouge, et Jésus qui sera, lui, l’homme de tous les passages. De quoi parlent-ils ? Du départ de Jésus, ou plutôt de l’exode de jésus, l’exode qu’il va accomplir à Jérusalem dans le délaissement de Gethsémani.

- Autre indice symbolique : la nuée. Ne rappelle-t-elle pas la colonne de feu qui accompagnait le peuple hébreu dans sa marche vers la terre promise ? Elle apparaît pour contredire les visées trop égoïstes et trop existentielles de Pierre qui demande de dresser trois tentes… des tentes pour s’installer alors qu’il faut marcher !

- Toute cette mise en scène symbolique est construite pour nous faire mieux entendre une voix, la voix qui vient du ciel et déclare : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé en qui je trouve toute ma joie, écoutez-le. »

Ainsi donc, frères, les trois lectures de ce dimanche révèlent le vrai visage de Dieu :

- le visage d’un Dieu qui fait alliance avec Abraham, l’invitant à l’aventure de la foi, lui faisant la promesse d’être le père d’une grande nation, lui annonçant une descendance et le comblant de bénédictions ;

- le visage d’un Dieu qui s’est mis résolument du côté de l’homme en lui ouvrant, par ses souffrances et son sacrifice suprême, le chemin du salut.

Comment ne pas rendre grâce à Dieu pour l’amour gratuit qu’il nous manifeste ? Porteurs d’espérance, à la suite d’Abraham et de tous les témoins de la foi, nous avons à redire que Dieu s’est vraiment engagé à nos côtés et nous trace un avenir. Dans un monde où hélas les raisons de désespérer ne manquent pas face aux catastrophes, guerres, accidents, maladies, coronavirus, chômage, et fanatismes de tous bords, ne laissons pas le doute, la morosité ou l’indifférence prendre racine en notre cœur. Le visage du Christ transfiguré nous oriente résolument sur le chemin de la résurrection. C’est le signe que notre vieux monde, avec son cortège de souffrances, est vaincu pour laisser la place à un monde selon le cœur de Dieu.

Ce monde-là ne se construira pas sans nous, car Dieu nous associe à chaque instant à son œuvre d’amour. En luttant pour la justice, en osant le partage et la fraternité, en dépassant les murs du racisme et de la haine, des disciples de Jésus, aujourd’hui comme hier sont invités à faire basculer le monde dans la paix et dans la joie de Dieu.

Que la colombe de la paix et l’arc en ciel de l’alliance habitent plus que jamais nos cœurs. AMEN

Père André Auduc

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