LES DISCIPLES D’EMMAÜS

Qu’allaient-ils faire à Emmaüs ? Nous n’en savons rien. Ce que nous savons, c’est que ces deux voyageurs n’avaient pas le moral. Deux jours auparavant, Jésus de Nazareth avait été crucifié. Cléophas et son compagnon étaient disciples, proches des apôtres et des femmes qui avaient accompagné le Maître. Crucifié : un supplice épouvantable et dégradant. Ce supplice, les Romains ne l’avaient pas inventé. Mais ils le pratiquaient sans état d’âme. Et en public. Nous gardons des Romains une image positive à cause de la civilisation qu’ils nous ont léguée : le pont du Gard, la maison carrée de Nîmes, les monuments d’Autun… Nous avons oublié que les Romains exerçaient un pouvoir sans partage et qu’ils réduisaient à néant toute tentative d’indépendance. Cela, Caïphe et son entourage le savaient. Pour se débarrasser de Jésus ils ont bâti un plan scandaleux : s’assurer de sa personne et le livrer au Pouvoir sous prétexte qu’il voulait se proclamer roi. Pilate n’était pas pire que les autres gouverneurs. Pas meilleur non plus. Il n’a pas été dupe. Mais, pour avoir la paix, il a envoyé Jésus au supplice.

Les deux voyageurs ont-ils vu Jésus crucifié ? Peut-être. En tout cas, ils sont bouleversés et surtout déçus. Comme les apôtres, ils avaient projeté sur Jésus de folles espérances. « Ce prophète puissant », ils en auraient fait volontiers un messie, fameux envoyé de Dieu chargé de restaurer Israël en éliminant les païens et les pécheurs. Jésus les avait avertis. Peine perdue ! Maintenant, sur la route d’Emmaüs, ils ressassent leurs désillusions. C’est là que Jésus les rejoint. Prisonniers de leurs phantasmes, ils ne le reconnaissent pas. Mais ils prêtent une oreille attentive aux paroles de l’inconnu. Patiemment, Jésus relit les Ecritures. Il fait le lien entre les propos des prophètes, des sages et auteurs des psaumes avec sa personne et sa mission. C’est au partage du pain, dans l’auberge d’Emmaüs qu’ils le reconnaissent. A l’amère déception fait place une énergie nouvelle. Malgré la fatigue et la nuit, ils rebroussent chemin afin d’avertir leurs amis de Jérusalem. A peine ont-ils ouvert la porte que ceux-ci les interpellent : « C’est vrai. Le Seigneur est ressuscité. Il vient d’apparaître à Simon-Pierre. »

Pour prendre le vocabulaire à la mode, disons que les disciples d’Emmaüs étaient confinés. Confinés en eux-mêmes avec leurs schémas tout faits et leurs illusions. Tellement confinés qu’ils n’ont pas entendu les avertissements de Jésus. Jésus refusait obstinément qu’on l’appelle messie. Le soir de la multiplication des pains il avait fui dans la montagne pour échapper à ses admirateurs. A mainte reprise, Jésus s’était présenté comme le serviteur souffrant et cette évocation demeurait insupportable à ses proches. Au matin de Pâques, tous sont dépassés par les événements. Des femmes sont allées au tombeau : il était vide. Pierre et Jean y sont allés aussi. Des bruits circulaient dans la communauté : des anges auraient dit que Jésus est vivant. Mais, comment y croire ? Confinés.

C’est le Ressuscité qui se charge du dé-confinement. Avec une pédagogie pleine de douceur. Il ne conteste pas les paroles des deux amis. Il leur donne sens. Il les éclaire au moyen de la Sainte Ecriture. Nous avons là une catéchèse magistrale : la première catéchèse de l’histoire de l’Eglise. Après la Pentecôte, habités par le Saint Esprit, les apôtres en reprendront les termes : c’est le cas de la première lecture de ce dimanche. Pierre, qui était un timide et ne passait pas pour un lettré, s’exprime avec assurance. Il se lance dans une prédication apte à nous livrer la foi des premiers chrétiens : « Il est ressuscité. Nous en sommes témoins. »

Dans notre société éloignée de l’évangile, marquée par la pluralité des messages et la volonté de tout homme à s’affirmer comme unique et libre, le confinement donne lieu au meilleur et au pire. N’insistons pas sur le pire et ses sombres combines. Regardons le meilleur : conscience professionnelle, dévouement sans faille, respect des personnes, compassion, capacité d’inventer de nouveaux procédés pour faciliter l’existence de tous… Quelle que soit l’origine des gens en cause, quelle que soit la source de leurs croyances ou incroyances, nous voyons s’épanouir les fruits de la solidarité. Comme chrétiens, nous y prenons notre part. Cela suffit-il ? Ce confinement nous conduit-il à la prière ? Nous redonne-t-il le goût de la Parole de Dieu ? Nous incite-t-il à des gestes fraternels dont nous aurions oublié la saveur ? Allons-nous vivre le dé-confinement en reprenant purement et simplement nos vieilles habitudes ? Allons-nous accepter de nous laisser dé-confiner par le Seigneur Ressuscité ? En un mot reprendre le chemin d’une foi proclamée et vécue en actes ? Les enjeux sont trop graves pour que nous les passions à la trappe.

Emmaüs. Ce nom me fait penser à l’abbé Pierre. Je me souviens du formidable élan de solidarité suscité par son appel : des hommes et des femmes de toutes conditions se sont levés. La foi se disait en charité. La charité appelait la foi. Un vrai dé-confinement ! Une bombe pacifique ! Si ce virus pouvait se réveiller…

                                                                                  3ème dimanche de Pâques

                                                                                  26 Avril 2020

                                                                                  Père Georges AUDUC

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2e dimanche de Pâques A + Dimanche de la Miséricorde divine

Lecture du livre des Actes des Apôtres (2, 42-47

Psaume 117 Rendez grâce au Seigneur il est bon

Lecture de la première lettre de saint Pierre apôtre (1, 3-9)

Alléluia. Alléluia. « Thomas, parce que tu m’as vu, tu crois, dit le Seigneur.

Heureux ceux qui croient sans avoir vu ! » Alléluia !

Évangile de Jésus Christ selon saint Jean (20, 19-31)

« Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom. » Jn 20/30-31

Croire que Jésus est fils de Dieu et qu’il est notre vie !

Le cri de naissance de Thomas : « Mon Seigneur et mon Dieu ! »

Le signe de l’apparition de Jésus aux disciples puis à Thomas a été écrit par Jean pour nous aujourd’hui. Pour nous conduire à la foi : croire que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu et ainsi qu’en croyant, nous ayons la vie de Dieu !

Tout tourne autour de ce dilemme déjà présent dans le deutéronome : la mort ou la vie : « Je te propose dit Yahvé de choisir entre la vie et la mort, entre la bénédiction et la malédiction. » Tout tourne autour de la vie, de la mort et lâchons le mot, de la résurrection.

Je me suis souvent demandé le pourquoi de l’incarnation ! Vous savez : christ est venu, christ est né, a souffert, est mort, est ressuscité, christ reviendra… C’est vite chanté ! Ça veut dire quoi, pourquoi ? C’était la question des apôtres ! Rappelez-vous le soir de Pâques sur le chemin d’Emmaüs, cette conversation surréaliste : « Tu es le seul qui ignore les événements de ces jours-ci. » « Quels événements ? » « Ce qui est arrivé à Jésus de Nazareth. Les femmes n’ont pas trouvé son corps. Des anges disent qu’il est vivant, mais lui, ils ne l’ont pas vu. » Il leur dit alors : « Esprits sans intelligence ! Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? »

Au sanctus, reprenant la vision du Prophète Isaïe nous chantons : « Ciel et terre sont remplis de ta gloire : Hosanna au plus haut des cieux ! » Non, avant l’incarnation -dans le temps des hommes- un seul endroit n’est pas rempli de la gloire de Dieu ! C’est la mort, c’est l’enfer !

Ce qui a souvent fait dire aux hommes dans la nuit et la solitude de la mort, de toutes les morts, l’horreur des camps de la mort, de la trahison et de la torture… mais où est Dieu ? Dieu se tait, Dieu est mort !

En réalité, de toute éternité, dans son amour de toute éternité, en même temps qu’il créait l’homme, l’amour trinitaire du père, du fils et de l’Esprit s’incarnait, par le fils, en notre humanité pour connaître la mort, l’habiter, la vivre, la vaincre et nous entraîner par cette brèche dans la gloire divine. St Paul de s’écrier : « Ô Mort, où est ta victoire ? » « Victoire de l’amour, victoire de la vie ! » chante l’Exultet dans la nuit de Pâques.

« Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » 

Réalisons-nous que c'est ce même Jésus qui va connaître l'expérience la plus crucifiante de l'absence de Dieu : sur la croix, il va mourir en maudit, comme un exclu de l'alliance divine. Il va s’écrier : "Mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ?"

C'est le même cri que poussent encore aujourd'hui des milliers d'hommes et de femmes de par le monde, qui meurent seuls et abandonnés.


Jésus, le fils de Dieu, abandonné... par Dieu !

Mais, en Jésus, c'est Dieu lui-même qui est cloué à la croix ! C'est comme si ce jour-là Dieu offrait sa présence -paradoxale!- dans le seul lieu où on pensait qu'il n'était pas : au cœur même du désespoir, dans le pire lieu de perdition, et… nous dira le Credo, jusque dans les enfers !

Voilà le sens de la croix du Christ : elle révèle que Dieu se donne à nous justement quand nous croyons qu'il n'est pas là, quand nous nous croyons abandonnés, quand nous nous sentons maudits, quand tout… crie son absence.

La tendresse du Père, révélée durant toute la vie de Jésus, se révèle encore et toujours dans sa mort.


« Ne fallait-il pas que le Christ souffrît cela pour entrer dans sa gloire ? » 

Cette révélation, le Christ la fait sur le chemin d’Emmaüs. « Puis, dira st Paul, après cela, à plus de 500 frères et sœurs à la fois, puis à Jacques, puis à tous les apôtres. » L’évangile d’aujourd’hui attire notre attention sur le jour où se manifeste le Ressuscité à son Eglise naissante : « Le soir venu, en ce premier jour de la semaine… et plus loin, « Huit jours plus tard »

Ces apparitions du Christ le même jour, dimanche de sa résurrection, manifeste en réalité la volonté du Christ de se donner à voir, toucher : « Il leur dit : ‘’La paix soit avec vous !’’ Après cette parole, il leur montra ses mains et son côté. »

Il fera de même avec Thomas malgré un léger reproche : « Avance ton doigt ici, et vois mes mains ; avance ta main, et mets-la dans mon côté : cesse d’être incrédule, sois croyant. »

Pensez-vous qu’il y ait d’autres raisons pour motiver le rassemblement eucharistique dominical ? Pensez-vous qu’il ne soit pas nécessaire, pour vivre du Ressuscité, d’être ensemble rassemblés afin qu’il « se donne à voir » ? Le dimanche n’est pas seulement le jour, où toutes affaires cessantes, on se repose et se détend. Il est le moment par excellence où le Ressuscité, rassemblant ses disciples, refait les liens de la communauté, reconstitue leur fraternité en leur donnant, non plus son corps de ressuscité à voir, à toucher, mais sa Parole, son corps et son sang à manger dans le pain et le vin et l’envoi aux frères dans sa paix. Allez dans la paix du Christ ! Allez pour témoigner, pour en vivre, pour évangéliser ! Le témoignage des uns doit éveiller celui des autres et la parole de foi doit circuler, être annoncée ! N’est ce pas ce que nous réalisons douloureusement en ces jours de confinement.

Puis-je enfin rappeler que notre témoignage, notre crédibilité, notre responsabilité demeurent en ce que notre vie, toute notre vie corresponde à la Parole du Christ et au souffle de l’Esprit (dans ses choix, ses actes, ses engagements, sa participation à la vie commune, sociale et politique que nous sommes en train de redécouvrir en ces temps d’infortune). « Voyez comme ils s’aiment » disait-on des premiers chrétiens. Si cela est vrai, d’autres Thomas, d’autres absents, d‘autres incroyants à ce jour nous rejoindrons huit jours plus tard et encore plus tard. AMEN !

Père Yves Bachelet

Les illustrations sont du Père jésuite Rupnik qui a décoré la basilique du Rosaire de Lourdes

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Homélie du pape François Veillée pascale 2020

Comme dans toutes les églises, le pape François a célébré en Saint Pierre de Rome dans une basilique réduite aux officiants et quelques fidèles de la maison pontificale. Voici son homélie à partir de l’Evangile de la Résurrection en Matthieu 28/1-10

« Après le sabbat » (Mt 28, 1) les femmes allèrent au tombeau. C’est ainsi qu’a commencé l’Evangile de cette Veillée sainte, par le sabbat. C’est le jour du Triduum pascal que nous négligeons le plus, pris par la frémissante attente de passer de la croix du vendredi à l’alléluia du dimanche. Cette année, cependant, nous percevons plus que jamais le samedi saint, le jour du grand silence. Nous pouvons nous retrouver dans les sentiments des femmes en ce jour. Comme nous, elles avaient dans les yeux le drame de la souffrance, d’une tragédie inattendue arrivée trop vite. Elles avaient vu la mort et avaient la mort dans leur cœur. A la souffrance s’ajoutait la peur : leur arriverait-il, à elles aussi, la même fin qu’au Maître ? Et puis les craintes pour l’avenir, tout à reconstruire. La mémoire blessée, l’espérance étouffée. Pour elles c’était l’heure la plus sombre, comme pour nous.

Mais dans cette situation les femmes ne se laissent pas paralyser. Elles ne cèdent pas aux forces obscures de la lamentation et du regret, elles ne se renferment pas dans le pessimisme, elles ne fuient pas la réalité. Le jour du sabbat, elles accomplissent quelque chose de simple et d’extraordinaire : dans leurs maisons elles préparent les parfums pour le corps de Jésus. Elles ne renoncent pas à l’amour : dans l’obscurité du cœur, elles allument la miséricorde. La Vierge, le samedi, jour qui lui sera dédié, prie et espère. Dans le défi de la douleur, elle a confiance dans le Seigneur. Ces femmes, sans le savoir, préparaient dans l’obscurité de ce sabbat « l’aube du premier jour de la semaine », le jour qui aurait changé l’histoire. Jésus, comme une semence dans la terre, allait faire germer dans le monde une vie nouvelle ; et les femmes, par la prière et l’amour, aidaient l’espérance à éclore. Combien de personnes, dans les jours tristes que nous vivons, ont fait et font comme ces femmes, semant des germes d’espérance ! Par de petits gestes d’attention, d’affection, de prière.

A l’aube, les femmes vont au tombeau. Là l’ange leur dit : « Vous, soyez sans crainte. Il n’est pas ici, il est ressuscité » (vv.5-6). Devant une tombe, elles entendent des paroles de vie… Et ensuite elles rencontrent Jésus, l’auteur de l’espérance, qui confirme l’annonce et dit : « Soyez sans crainte » (v. 10). N’ayez pas peur, soyez sans crainte : voici l’annonce d’espérance. Elle est pour nous, aujourd’hui. Ce sont les paroles que Dieu nous répète dans la nuit que nous traversons.

Cette nuit nous conquerrons un droit fondamental, qui ne nous sera pas enlevé : le droit à l’espérance. C’est une espérance nouvelle, vivante, qui vient de Dieu. Ce n’est pas un simple optimisme, ce n’est pas une tape sur l’épaule ou un encouragement de circonstance. Non. C’est un don du Ciel que nous ne pouvons pas nous procurer tout seuls. Tout ira bien, disons-nous avec ténacité en ces semaines, en nous agrippant à la beauté de notre humanité et en faisant monter de notre cœur des paroles d’encouragement. Mais, avec les jours qui passent et les peurs qui grandissent, même l’espérance la plus audacieuse peut s’évaporer. L’espérance de Jésus est différente. Elle met dans le cœur la certitude que Dieu sait tout tourner en bien, parce que, même de la tombe, il fait sortir la vie.

La tombe c’est le lieu d’où celui qui rentre ne sort pas. Mais Jésus est sorti pour nous, il est ressuscité pour nous, pour apporter la vie là où il y avait la mort, pour commencer une histoire nouvelle là où on avait mis une pierre dessus. Lui, qui a renversé le rocher à l’entrée de la tombe, peut déplacer les rochers qui scellent notre cœur. Par conséquent, ne cédons pas à la résignation, ne mettons pas une pierre sur l’espérance. Nous pouvons et nous devons espérer, parce que Dieu est fidèle. Il ne nous a pas laissé seuls, il nous a visité : il est venu dans chacune de nos situations, dans la douleur, dans l’angoisse, dans la mort. Sa lumière a illuminé l’obscurité du tombeau : aujourd’hui il veut rejoindre les coins les plus obscurs de la vie. Sœur, frère, même si dans ton cœur tu as enseveli l’espérance, ne baisse pas les bras : Dieu est plus grand. L’obscurité et la mort n’ont pas le dernier mot. Courage, avec Dieu rien n’est perdu.

Courage : c’est un mot qui dans l’Evangile sort toujours de la bouche de Jésus. Une seule fois d’autres la prononcent, pour dire à une personne dans le besoin : « Courage ! lève-toi, [Jésus] t’appelle » (Mc 10, 49). C’est lui, le Ressuscité, qui nous relève nous qui sommes dans le besoin. Si tu es faible et fragile sur le chemin, si tu tombes, ne crains pas, Dieu te tend la main et te dit : “Courage !”. Mais tu pourrais dire, comme don Abbondio : « Le courage, personne ne peut se le donner » ( I Promessi Sposi [d’Alessandro Manzoni, ndlr]- Les fiancés, XXV). Tu ne peux pas te le donner, mais tu peux le recevoir, comme un don. Il suffit d’ouvrir ton cœur dans la prière, il suffit de soulever un peu cette pierre mise à l’entrée de ton cœur pour laisser entrer la lumière de Jésus. Il suffit de l’inviter : “Viens, Jésus, dans mes peurs et dis-moi aussi : Confiance”. Avec toi, Seigneur, nous serons éprouvés mais non ébranlés. Et, quelle que soit la tristesse qui habite en nous, nous sentirons de devoir espérer, parce qu’avec toi la croix débouche sur la résurrection, parce que tu es avec nous dans l’obscurité de nos nuits : tu es certitude dans nos incertitudes, Parole dans nos silences, et rien ne pourra jamais nous voler l’amour que tu nourris pour nous.

Voilà l’annonce pascale, une annonce d’espérance. Elle contient une deuxième partie, l’envoi. « Allez annoncer à mes frères qu’ils doivent se rendre en Galilée » (Mt 28, 10), dit Jésus. « Il vous précède en Galilée » (v. 7), dit l’ange. Le Seigneur nous précède, il nous précède toujours. C’est beau de savoir qu’il marche devant nous, qu’il a visité notre vie et notre mort pour nous précéder en Galilée, c’est-à-dire dans le lieu qui pour lui et pour ses disciples rappelait la vie quotidienne, la famille, le travail. Jésus désire que nous portions l’espérance là, dans la vie de chaque jour. Mais la Galilée, pour les disciples, c’était aussi le lieu des souvenirs, surtout du premier appel. Retourner en Galilée c’est se souvenir d’avoir été aimés et appelés par Dieu. Chacun de nous a sa propre Galilée. Nous avons besoin de reprendre le chemin, nous rappelant que nous naissons et que nous renaissons d’un appel gratuit d’amour, là, dans ma Galilée. C’est le point d’où repartir toujours, surtout dans les crises, dans les temps d’épreuve. Dans le souvenir de ma Galilée.

Mais il y a plus. La Galilée c’était la région la plus éloignée d’où ils se trouvaient, de Jérusalem. Et pas seulement géographiquement : la Galilée était le lieu le plus distant de la sacralité de la Ville sainte. C’était une région peuplée de gens divers qui pratiquaient des cultes variés : c’était la « Galilée des nations » (Mt 4, 15). Jésus envoie là-bas, il demande de repartir de là-bas. Qu’est-ce que cela nous dit ? Que l’annonce de l’espérance ne doit pas être confinée dans nos enceintes sacrées, mais doit être apportée à tous. Parce que tous ont besoin d’être encouragés et, si nous ne le faisons pas nous, qui avons touché du doigt « le Verbe de vie » (1 Jn 1, 1), qui le fera ?

Qu’il est beau d’être des chrétiens qui consolent, qui portent les poids des autres, qui encouragent : annonciateurs de vie en temps de mort ! En chaque Galilée, en chaque région de cette humanité à laquelle nous appartenons et qui nous appartient, parce que nous sommes tous frères et sœurs, apportons le chant de la vie ! Faisons taire le cri de mort, ça suffit avec les guerres ! Que s’arrêtent la production et le commerce des armes, parce que c’est de pain et non de fusils dont nous avons besoin. Que cessent les avortements, qui tuent la vie innocente. Que s’ouvrent les cœurs de ceux qui ont, pour remplir les mains vides de qui est privé du nécessaire.

Les femmes, à la fin, « embrassèrent les pieds » de Jésus (Mt 28, 9), ces pieds qui pour venir à notre rencontre avaient fait un long chemin, jusqu’à entrer et sortir de la tombe. Elles embrassèrent les pieds qui avaient piétiné la mort et ouvert le chemin de l’espérance. Nous, pèlerins en recherche d’espérance, aujourd’hui nous nous serrons contre toi, Jésus Ressuscité. Nous tournons le dos à la mort et nous t’ouvrons nos cœurs, toi qui es la Vie.

11 avril 2020 pape François Veillée pascale

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Message de Pâques 2020 du pape François

Pâques : à l’intérieur de la basilique Saint-Pierre quasi vide, le message et la bénédiction du pape pour Rome et pour le monde, spécialement pour "tous ceux qui ont été frappés par le coronavirus"

Chers frères et sœurs, bonne fête de Pâques !

Aujourd’hui retentit dans le monde entier l’annonce de l’Eglise :

“Jésus Christ est ressuscité !” – “Il est vraiment ressuscité !”.

Comme une nouvelle flamme, cette Bonne Nouvelle s’est allumée dans la nuit : la nuit d’un monde déjà aux prises avec des défis du moment et maintenant opprimé par la pandémie, qui met à dure épreuve notre grande famille humaine. En cette nuit la voix de l’Eglise a résonné : « Le Christ, mon espérance, est ressuscité !» (Séquence pascale).

La contagion de l’espérance

C’est une autre “contagion”, qui se transmet de cœur à cœur – parce que tout cœur humain attend cette Bonne Nouvelle. C’est la contagion de l’espérance : « Le Christ, mon espérance, est ressuscité !» Il ne s’agit pas d’une formule magique, qui fait s’évanouir les problèmes. Non, la résurrection du Christ n’est pas cela. Elle est au contraire la victoire de l’amour sur la racine du mal, une victoire qui “ n’enjambe pas” la souffrance et la mort, mais les traverse en ouvrant une route dans l’abime, transformant le mal en bien : marque exclusive de la puissance de Dieu.

Le Ressuscité est le Crucifié, pas un autre. Dans son corps glorieux il porte, indélébiles, les plaies : blessures devenues fissures d’espérance. Nous tournons notre regard vers lui pour qu’il guérisse les blessures de l’humanité accablée.

Aujourd’hui ma pensée va surtout à tous ceux qui ont été directement touchés par le coronavirus : aux malades, à ceux qui sont morts et aux familles qui pleurent la disparition de leurs proches, auxquels parfois elles n’ont même pas pu dire un dernier au revoir. Que le Seigneur de la vie accueille avec lui dans son royaume les défunts et qu’il donne réconfort et espérance à ceux qui sont encore dans l’épreuve, spécialement aux personnes âgées et aux personnes seules. Que sa consolation ne manque pas, ni les aides nécessaires à ceux qui se trouvent dans des conditions de vulnérabilité particulière, comme ceux qui travaillent dans les maisons de santé, ou qui vivent dans les casernes et dans les prisons. Pour beaucoup, c’est une Pâques de solitude, vécue dans les deuils et les nombreuses difficultés que la pandémie provoque, des souffrances physiques aux problèmes économiques.

 

Je suis toujours avec toi

Cette maladie ne nous a pas privé seulement des affections, mais aussi de la possibilité d’avoir recours en personne à la consolation qui jaillit des Sacrements, spécialement de l’Eucharistie et de la Réconciliation. Dans de nombreux pays il n’a pas été possible de s’en approcher, mais le Seigneur ne nous a pas laissés seuls ! Restant unis dans la prière, nous sommes certains qu’il a mis sa main sur nous (cf. Ps 138, 5), nous répétant avec force : ne crains pas, «je suis ressuscité et je suis toujours avec toi » (cf. Missel romain) !

Que Jésus, notre Pâque, donne force et espérance aux médecins et aux infirmiers, qui partout offrent au prochain un témoignage d’attention et d’amour jusqu’à l’extrême de leurs forces et souvent au sacrifice de leur propre santé. A eux, comme aussi à ceux qui travaillent assidument pour garantir les services essentiels nécessaires à la cohabitation civile, aux forces de l’ordre et aux militaires qui en de nombreux pays ont contribué à alléger les difficultés et les souffrances de la population, va notre pensée affectueuse, avec notre gratitude.

Préoccupation pour l’avenir : indifférence ou souci de tous

Au cours de ces semaines, la vie de millions de personnes a changé à l’improviste. Pour beaucoup, rester à la maison a été une occasion pour réfléchir, pour arrêter les rythmes frénétiques de la vie, pour être avec ses proches et jouir de leur compagnie. Pour beaucoup cependant c’est aussi un temps de préoccupation pour l’avenir qui se présente incertain, pour le travail que l’on risque de perdre et pour les autres conséquences que la crise actuelle porte avec elle. J’encourage tous ceux qui ont des responsabilités politiques à s’employer activement en faveur du bien commun des citoyens, fournissant les moyens et les instruments nécessaires pour permettre à tous de mener une vie digne et pour favoriser, quand les circonstances le permettront, la reprise des activités quotidiennes habituelles.

Ce temps n’est pas le temps de l’indifférence, parce que tout le monde souffre et tous doivent se retrouver unis pour affronter la pandémie. Jésus ressuscité donne espérance à tous les pauvres, à tous ceux qui vivent dans les périphéries, aux réfugiés et aux sans-abris. Que ces frères et sœurs plus faibles, qui peuplent les villes et les périphéries de toutes les parties du monde, ne soient pas laissés seuls. Ne les laissons pas manquer des biens de première nécessité, plus difficiles à trouver maintenant alors que beaucoup d’activités sont arrêtées, ainsi que les médicaments et, surtout, la possibilité d’une assistance sanitaire convenable. Vu les circonstances, que soient relâchées aussi les sanctions internationales qui empêchent aux pays qui en sont l’objet de fournir un soutien convenable à leurs citoyens, et que tous les Etats se mettent en condition d’affronter les besoins majeurs du moment, en réduisant, si non carrément en remettant, la dette qui pèse sur les budgets des États les plus pauvres.

 

Ni égoïsmes, ni divisions, ni oubli

Ce temps n’est pas le temps des égoïsmes, parce que le défi que nous affrontons nous unit tous et ne fait pas de différence entre les personnes. Parmi les nombreuses régions du monde frappées par le coronavirus, j’adresse une pensée spéciale à l’Europe. Après la deuxième guerre mondiale, ce continent a pu renaître grâce à un esprit concret de solidarité qui lui a permis de dépasser les rivalités du passé. Il est plus que jamais urgent, surtout dans les circonstances actuelles, que ces rivalités ne reprennent pas vigueur, mais que tous se reconnaissent membres d’une unique famille et se soutiennent réciproquement. Aujourd’hui, l’Union Européenne fait face au défi du moment dont dépendra, non seulement son avenir, mais celui du monde entier. Que ne se soit pas perdue l’occasion de donner une nouvelle preuve de solidarité, même en recourant à des solutions innovatrices. L’alternative est seulement l’égoïsme des intérêts particuliers et la tentation d’un retour au passé, avec le risque de mettre à dure épreuve la cohabitation pacifique et le développement des prochaines générations.

Ce temps n’est pas le temps des divisions. Que le Christ notre paix éclaire tous ceux qui ont des responsabilités dans les conflits, pour qu’ils aient le courage d’adhérer à l’appel pour un cessez le feu mondial et immédiat dans toutes les régions du monde. Ce n’est pas le temps de continuer à fabriquer et à trafiquer des armes, dépensant des capitaux énormes qui devraient être utilisés pour soigner les personnes et sauver des vies. Que ce soit au contraire le temps de mettre finalement un terme à la longue guerre qui a ensanglanté la Syrie bien-aimée, au conflit au Yémen et aux tensions en Irak, comme aussi au Liban. Que ce temps soit le temps où Israéliens et Palestiniens reprennent le dialogue, pour trouver une solution stable et durable qui permette à tous deux de vivre en paix. Que cessent les souffrances de la population qui vit dans les régions orientales de l’Ukraine. Que soit mis fin aux attaques terroristes perpétrées contre tant de personnes innocentes en divers pays de l’Afrique.

Ce temps n’est pas le temps de l’oubli. Que la crise que nous affrontons ne nous fasse pas oublier tant d’autres urgences qui portent avec elles les souffrances de nombreuses personnes. Que le Seigneur de la vie se montre proche des populations en Asie et en Afrique qui traversent de graves crises humanitaires, comme dans la région de Cabo Delgado, au nord du Mozambique. Qu’il réchauffe le cœur des nombreuses personnes réfugiées et déplacées, à cause de guerres, de sécheresse et de famine. Qu’il donne protection aux nombreux migrants et réfugiés, beaucoup d’entre eux sont des enfants, qui vivent dans des conditions insupportables, spécialement en Libye et aux frontières entre la Grèce et la Turquie. Et je ne veux pas oublier l’île de Lesbos. Qu’il permette au Venezuela d’arriver à des solutions concrètes et immédiates pour accorder l’aide internationale à la population qui souffre à cause de la grave conjoncture politique, socio-économique et sanitaire.

Chers frères et sœurs,

Indifférence, égoïsme, division, oubli ne sont pas vraiment les paroles que nous voulons entendre en ce temps. Nous voulons les bannir en tout temps ! Elles semblent prévaloir quand la peur et la mort sont victorieuses en nous, c’est-à-dire lorsque nous ne laissons pas le Seigneur Jésus vaincre dans notre cœur et dans notre vie. Lui, qui a déjà détruit la mort nous ouvrant le chemin du salut éternel, qu’il disperse les ténèbres de notre pauvre humanité et nous introduise dans son jour glorieux qui ne connaît pas de déclin.

Par ces réflexions, je voudrais souhaiter à vous tous une bonne fête de Pâques et que la bénédiction du Dieu tout-puissant, le Père, le Fils et le Saint-Esprit descende sur vous et y demeure à jamais.

R./ Amen.

12 avril 2020 Pape François