14 mars 2021 ** 4ème dimanche de CARÊME B

Première lecture 2 Ch 36, 14-16. 19-23
« Le Seigneur, sans attendre et sans se lasser, avait pitié de son peuple ! »

Psaume 136
« Que ma langue s’arrache à mon palais, si je perds ton souvenir ! »

Deuxième lecture Ep 2, 4-10
« C’est bien par grâce que vous êtes sauvés ! »

Acclamation :
« Gloire et louange à Toi, Seigneur Jésus ! »

Évangile Jn 3, 14-21

« Dieu a envoyé son Fils pour que, par lui, le monde soit sauvé »

Dès 598 av. JC, Nabuchodonosor roi de Babylone est le maître à Jérusalem ; il pille et saccage le Temple et opère déjà une déportation massive de 10 000 Juifs (chefs, riches, artisans du métal et militaires). Après 11 ans de règne, Sédécias, mis en place par l’occupant, se révolte contre Nabuchodonosor qui l’écrase en 587, au bout d’un siège de 18 mois. Cette fois, c’est la destruction totale de Jérusalem et la déportation quasi complète du peuple. Un exil douloureux de 50 ans. « Au bord des fleuves de Babylone nous étions assis et nous pleurions, nous souvenant de Sion ! Si je t’oublie, Jérusalem, que ma main droite se dessèche ! Que ma langue s’attache à mon palais ! »

Mais les politiques tombent. L’Iran, la Perse de l’époque, puissance montante au Moyen Orient écrase Babylone au sud de Bagdad. Cyrus, roi de Perse, conduit alors une politique qui va sauver les habitants de Jérusalem. Systématiquement, il renvoie dans leur pays d’origine toutes les populations déplacées – la population juive en bénéficie tout comme les autres. L’histoire parle de « l’Édit de Cyrus » en 538 av. JC. C’est   tellement inespéré qu’on verra là, la main de Dieu miséricordieuse !

Le peuple se souvient alors de ses refus d’entendre la Parole de Dieu, de ses errances et de ses abandons, de ses idolâtries et de son péché allant jusqu’à profaner la maison de Dieu ! Le peuple subit les conséquences inéluctables de ses actes, après tant et tant de mises en garde et d’appels à la conversion des prophètes.

Plus tard, au fur et à mesure qu’on progressera dans la Révélation, on découvrira que tous nos sentiments humains de colère et de vengeance sont totalement étrangers à Dieu, le Tout-Autre, car il n’y a en lui qu’une réalité, l’Amour. Ici Israël comprend que Dieu reste toujours « le Dieu des pères » quelle que soit l’infidélité de son peuple et qu’il fera tout pour l’empêcher de sombrer, et qu’il l’en sortira s’il tombe car rien n’est impossible à Dieu.

Plus de 2000 ans après ces évènements, on a l’impression de revivre le même cauchemar. Les mêmes lieux, les mêmes désastres, les mêmes vestiges de mort, les mêmes souffrances, les mêmes désespoirs. Évitons des parallèles trop faciles et injustes mais entendons le cri de la vie bafouée jusqu’à ce que mort s’en suive. Nous avons sûrement dans les yeux ces champs de ruines que François a voulu fouler malgré tous les risques. Ces autels dressés au milieu de gravats, de clochers éventrés et de statues mutilées.

D’emblée, François a mis ses pas dans ceux d’Abraham, se présentant aux autorités comme pénitent implorant pardon et comme pèlerin de la paix !

À Bagdad : « Que se taisent les armes : Assez de violences, d’extrémismes, d’intolérances »

«Je viens sur votre terre bénie et blessée comme un pèlerin de l’espérance*». «Ne cédons pas à la propagation du mal: les antiques sources de sagesse de vos terres nous dirigent ailleurs, pour faire comme Abraham qui, bien quil ait tout quitté, na jamais perdu lespérance». « Le père Abraham, qui a su espérer contre toute espérance, nous encourage ! » «Laissons-nous prendre par cette contagion de lespérance, qui nous encourage à reconstruire et à recommencer.». «Je suis honoré de rencontrer une Église martyre: merci pour votre témoignage».

Arrivé en hélicoptère militaire à Mossoul, le pape a écouté le témoignage de l’archevêque chaldéen du lieu : « Comme il est cruel que ce pays, berceau de civilisations, ait été frappé par une tempête aussi inhumaine, avec d’antiques lieux de culte détruits et des milliers et des milliers de personnes – musulmanes, chrétiennes, yézidies, qui ont été cruellement anéanties par le terrorisme, et autres – déplacées de force ou tuées ! », a-t-il déploré avec force. À quoi François a répondu en priant ainsi par cette condamnation sans appel du terrorisme commis au nom de la religion :

            « Si Dieu est le Dieu de la vie – et il l’est –, il ne nous est pas permis de tuer nos frères en son nom. Si Dieu et le Dieu de la paix – et il l’est – il ne nous est pas permis de faire la guerre en son nom. Si Dieu est le Dieu de l’amour – et il l’est –, il ne nous est pas permis de haïr nos frères. » …

« [Seigneur], nous te confions les nombreuses victimes de la haine de l’homme contre l’homme, nous invoquons ton pardon et nous implorons la grâce de la conversion ». C’est seulement en mettant en pratique le « dessein d’amour, de paix et de réconciliation (…) que cette ville et ce pays pourront être reconstruits et que les cœurs déchirés par la douleur pourront être guéris ».

C’est à Ur, ville antique où selon la tradition est né le patriarche Abraham qu’il prie avec des dignitaires chiites, sunnites, yazidis, zoroastriens, bahaïs et sabéens.

C’est à Qaraqosh, ville à 98% de chrétiens qu’il déplore l’hémorragie et la quasi disparition de cette communauté tout en saluant le retour amorcé des plus audacieux.

« Le départ des chrétiens d’Orient est un dommage incalculable » dira le pape. Ils ne sont plus que 400 000 dans le pays, contre 1,5 million en 2003, avant l’invasion américaine.

Rendons grâce aussi pour cette rencontre inouïe, impensable entre François et Ali Al Sistani, grand Ayatollah à la puissance morale considérable, à Nadjaf.

Tandis que le pape soulignait, je cite : « l’importance de la collaboration et de l’amitié entre les communautés religieuses afin que, cultivant la réciprocité et le dialogue, on puisse construire le bien de l’Irak, de la région et de l’humanité tout entière » … remerciant le grand ayatollah « pour avoir pris la défense des plus faibles et des persécutés de toute obédience … et pour avoir affirmé la sacralité de la vie humaine et l’importance de l’unité du peuple irakien »

L’ayatollah réaffirmait, je le cite : « son intérêt pour ses concitoyens chrétiens », rappelant, « comme pour tous les Irakiens », leur « droit à la sécurité et la paix et dans leur plein respect de leurs droits constitutionnels ».

Ce voyage impensable du pape François a éclairé des réalités soupçonnées mais qu’on ne voulait pas croire. Il a mis à jour des imbroglios politiques, économiques, financiers qu’on avait fini par oublier au détriment de l’âme humaine.

Et demain ? Mgr Gollnisch, directeur de L’Œuvre d’Orient, pense que « le Pape venu sans dollars et sans armée, a semé par contre trois graines susceptibles de propulser l’Irak vers son avenir : le respect, l’unité et l’espérance. »

Le respect : « Cessons de bafouer la souveraineté de l’Irak »

L’unité : « se reconnaître les uns les autres, par la pleine citoyenneté pour tous et la fin d’un confessionnalisme étroit ».

L’espérance : « si la quête de l’unité avance, alors ce peuple pourra à nouveau regarder son avenir avec espérance ; en surmontant une mémoire blessée par les drames que nous savons, sans rien oublier. »

« À mon sens, écrit Mgr Gollnisch, si l’Irak est divisé en deux « camps », c’est avant tout entre celui de la lumière, de la vie, et celui de la violence et des ténèbres. Or, par sa venue même en Irak, le pape a conforté le camp de la lumière ».

Frères et sœurs, n’est-ce pas l’Évangile du jour :

« Celui qui fait la vérité vient à la lumière ! » Jn 3-21

Père Yves BACHELET

      *« Pensant aux nombreux Irakiens émigrés, je voudrais leur dire : vous avez tout quitté, comme Abraham ; comme lui, sauvegardez la foi et l’espérance, et soyez des artisans d’amitié et de fraternité là où vous êtes. Et si vous pouvez, revenez ! » François, depuis Rome, à son retour le 10 mars 2021.

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