LES DISCIPLES D’EMMAÜS

Qu’allaient-ils faire à Emmaüs ? Nous n’en savons rien. Ce que nous savons, c’est que ces deux voyageurs n’avaient pas le moral. Deux jours auparavant, Jésus de Nazareth avait été crucifié. Cléophas et son compagnon étaient disciples, proches des apôtres et des femmes qui avaient accompagné le Maître. Crucifié : un supplice épouvantable et dégradant. Ce supplice, les Romains ne l’avaient pas inventé. Mais ils le pratiquaient sans état d’âme. Et en public. Nous gardons des Romains une image positive à cause de la civilisation qu’ils nous ont léguée : le pont du Gard, la maison carrée de Nîmes, les monuments d’Autun… Nous avons oublié que les Romains exerçaient un pouvoir sans partage et qu’ils réduisaient à néant toute tentative d’indépendance. Cela, Caïphe et son entourage le savaient. Pour se débarrasser de Jésus ils ont bâti un plan scandaleux : s’assurer de sa personne et le livrer au Pouvoir sous prétexte qu’il voulait se proclamer roi. Pilate n’était pas pire que les autres gouverneurs. Pas meilleur non plus. Il n’a pas été dupe. Mais, pour avoir la paix, il a envoyé Jésus au supplice.

Les deux voyageurs ont-ils vu Jésus crucifié ? Peut-être. En tout cas, ils sont bouleversés et surtout déçus. Comme les apôtres, ils avaient projeté sur Jésus de folles espérances. « Ce prophète puissant », ils en auraient fait volontiers un messie, fameux envoyé de Dieu chargé de restaurer Israël en éliminant les païens et les pécheurs. Jésus les avait avertis. Peine perdue ! Maintenant, sur la route d’Emmaüs, ils ressassent leurs désillusions. C’est là que Jésus les rejoint. Prisonniers de leurs phantasmes, ils ne le reconnaissent pas. Mais ils prêtent une oreille attentive aux paroles de l’inconnu. Patiemment, Jésus relit les Ecritures. Il fait le lien entre les propos des prophètes, des sages et auteurs des psaumes avec sa personne et sa mission. C’est au partage du pain, dans l’auberge d’Emmaüs qu’ils le reconnaissent. A l’amère déception fait place une énergie nouvelle. Malgré la fatigue et la nuit, ils rebroussent chemin afin d’avertir leurs amis de Jérusalem. A peine ont-ils ouvert la porte que ceux-ci les interpellent : « C’est vrai. Le Seigneur est ressuscité. Il vient d’apparaître à Simon-Pierre. »

Pour prendre le vocabulaire à la mode, disons que les disciples d’Emmaüs étaient confinés. Confinés en eux-mêmes avec leurs schémas tout faits et leurs illusions. Tellement confinés qu’ils n’ont pas entendu les avertissements de Jésus. Jésus refusait obstinément qu’on l’appelle messie. Le soir de la multiplication des pains il avait fui dans la montagne pour échapper à ses admirateurs. A mainte reprise, Jésus s’était présenté comme le serviteur souffrant et cette évocation demeurait insupportable à ses proches. Au matin de Pâques, tous sont dépassés par les événements. Des femmes sont allées au tombeau : il était vide. Pierre et Jean y sont allés aussi. Des bruits circulaient dans la communauté : des anges auraient dit que Jésus est vivant. Mais, comment y croire ? Confinés.

C’est le Ressuscité qui se charge du dé-confinement. Avec une pédagogie pleine de douceur. Il ne conteste pas les paroles des deux amis. Il leur donne sens. Il les éclaire au moyen de la Sainte Ecriture. Nous avons là une catéchèse magistrale : la première catéchèse de l’histoire de l’Eglise. Après la Pentecôte, habités par le Saint Esprit, les apôtres en reprendront les termes : c’est le cas de la première lecture de ce dimanche. Pierre, qui était un timide et ne passait pas pour un lettré, s’exprime avec assurance. Il se lance dans une prédication apte à nous livrer la foi des premiers chrétiens : « Il est ressuscité. Nous en sommes témoins. »

Dans notre société éloignée de l’évangile, marquée par la pluralité des messages et la volonté de tout homme à s’affirmer comme unique et libre, le confinement donne lieu au meilleur et au pire. N’insistons pas sur le pire et ses sombres combines. Regardons le meilleur : conscience professionnelle, dévouement sans faille, respect des personnes, compassion, capacité d’inventer de nouveaux procédés pour faciliter l’existence de tous… Quelle que soit l’origine des gens en cause, quelle que soit la source de leurs croyances ou incroyances, nous voyons s’épanouir les fruits de la solidarité. Comme chrétiens, nous y prenons notre part. Cela suffit-il ? Ce confinement nous conduit-il à la prière ? Nous redonne-t-il le goût de la Parole de Dieu ? Nous incite-t-il à des gestes fraternels dont nous aurions oublié la saveur ? Allons-nous vivre le dé-confinement en reprenant purement et simplement nos vieilles habitudes ? Allons-nous accepter de nous laisser dé-confiner par le Seigneur Ressuscité ? En un mot reprendre le chemin d’une foi proclamée et vécue en actes ? Les enjeux sont trop graves pour que nous les passions à la trappe.

Emmaüs. Ce nom me fait penser à l’abbé Pierre. Je me souviens du formidable élan de solidarité suscité par son appel : des hommes et des femmes de toutes conditions se sont levés. La foi se disait en charité. La charité appelait la foi. Un vrai dé-confinement ! Une bombe pacifique ! Si ce virus pouvait se réveiller…

                                                                                  3ème dimanche de Pâques

                                                                                  26 Avril 2020

                                                                                  Père Georges AUDUC

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